Le samedi de la matraque prise deux - 1964 puis 2001

... J'invite le ministre Ménard à relire ses propres écrits.  À l'époque, M. Ménard était directeur du journal étudiant de l'Université de Montréal, Le Quartier Latin. Dans un éditorial du 20 octobre 1964, il écrivait que...

Le ministre Serge Ménard prépare le Sommet des Amériques comme si s'était une guerre. Une clôture de 3,8 km encerclera le centre-ville de Québec, et des milliers de policiers (de la GRC, de la Sûreté du Québec, de la Police de Québec et de Ste-Foy et, qui sait, peut-être de l'armée canadienne) seront présents pour contrer toute manifestation durant la fin de semaine du 20 au 22 avril 2001.  La prison de Québec et les hôpitaux de la région seront aussi vidés pour l'occasion. 

Ce climat de paranoïa que prépare le ministre Ménard ne peut nous rappeler que celui qui était présent au Québec dans les années soixante et soixante-dix.  La chasse aux indépendantistes de cette période a cependant été remplacée par la chasse aux antimondialisations et aux méchants anarchistes.

Durant la période des années 60 et 70, nous avons assisté à une répression policière et politique contre tout ce qui s'opposait à l'ordre établi.  Du samedi de la matraque (10 octobre 1964 à Québec) lors de la visite de la reine d'Angleterre à l'adoption du règlement antimanifestation de la Ville de Montréal (règlement 3926), adopté le 12 novembre 1969, le droit de manifester fut durement restreint.  À cette même date, la ville de Montréal décrète alors que « la tenue de toute assemblée, défilé ou attroupement est interdite partout dans le domaine public de la ville de Montréal, en tout temps, pour une période de trente jours se terminant le treizième jour de décembre 1969 ».

La ville fut de même le 27 octobre 1971 pour interdire toute manifestation d'appui aux grévistes du journal La Presse.  La ville de Québec semble s'être inspirée de Jean Drapeau, maire de Montréal, et de Me Michel Côté, avocat en chef de la ville de Montréal, pour régir les manifestations dans sa ville.

Pour ce qui est du samedi de la matraque j'invite le ministre Ménard à relire ses propres écrits.  À l'époque, M. Ménard était directeur du journal étudiant de l'Université de Montréal, Le Quartier Latin. Dans un éditorial du 20 octobre 1964, il écrivait que

« tontons-matraques n'étaient pas là pour protéger la reine.

On s'est prévalu du climat psychologique qu'avait créé la peur d'un attentat pour multiplier les forces policières. La tribune était trop belle pour les indépendantistes. Jamais, il n'y avait eu autant de journalistes, tant de photographes, tant de caméras de télévision pour retransmettre à travers le monde, une manifestation indépendantiste. Cette manifestation ne devait pas avoir lieu. À cinq contre un, la police vînt rapidement à bout de ceux qui n'exprimaient pas l'opinion des hommes au pouvoir ».*

Dans un autre éditorial du 29 octobre 1964, il prédit : « le prochain groupe qui montera à Québec pour aller présenter ses revendications au gouvernement aura à faire face à des policiers bien armées et à leur char blindé ».

Trente-six ans plus tard on ne peut malheureusement que donner raison à Me Ménard.

- lettre d'André Querry - 18 novembre 2000, publiée sur le CMAQ.net le 8 mars 2001.


* Voici l'éditorial de M. Ménard en 1964...

A la prochaine, cher beaux « tonton-matraques » !

Le samedi de la matraque a clairement démontré que nous avons au Canada une police politique. On essaiera de nous faire croire que les importants dispositifs de sécurité installés à Québec pour le voyage de la reine, visaient à protéger sa vie. Ce n'est pas vrai. Les policiers de Québec étaient équipés pour briser des manifestations, non pour protéger la vie de la reine des attaques d'un éventuel fanatique.

Lorsqu'on cherche à tuer un Chef d'État, on ne s'organise pas en groupe, on ne crie pas de slogans politique!  On agit ordinairement seul ou dans un très petit groupe, on fait tout pour ne pas se faire remarquer, on cherche un poste loin de la foule mais qui donne aussi sur le trajet que doit emprunter le cortège officiel. Ou si l'on a décidé de se mêler à la foule, on cherche à passer le plus inaperçu possible.

Ce genre d'assassin, on ne l'arrête pas avec des matraques de deux pieds de long. On ne s'en protège pas avec des casques de fibre de verre. Aussi, pour assurer véritablement la protection des grands de ce monde, il y a beaucoup plus de policier en civil qu'en uniforme. Ils surveillent le moindre geste suspect, ils sont prêts à se jeter au devant des balles pour protéger la vie du chef d'État.

A Québec, la police était équipée pour combattre des manifestants. La police avait reçu ordre de ne laisser entendre qu'une voix, celle des satisfait, celle des partisans du statu quo. On pouvait crier «Bravo», «Vive la reine», «Vive le Canada», sur le passage de la reine et ne pas être inquiété. On ne pouvait crier «Québec libre» ou «le Québec aux Québécois» sans recevoir un coup de matraque ou se retrouver dans une voiture de police.  Sur le passage de la reine, à Québec, on ne pouvait exprimer qu'une opinion et la police était chargé d'y voir.

C'est ça la police politique!

Mais il y a eu aussi à Québec les juges politiques. Lorsqu'on condamne un homme à une amende si faible soit-elle, pour avoir crier «chou» à la reine, on rend un jugement politique. Lorsqu'on en condamne un autre pour "s'être introduit dans le passage de la reine", lorsqu'on en condamne d'autres pour avoir crié des slogans indépendantistes, on rend des jugements politiques. Car ceux qui crient "Bravo" ou qui se jettent au devant du cortège pour offrir des fleurs à la reine, font autant de bruit, «s'introduisent autant sur son passage» que les indépendantistes qui manifestent pacifiquement.

Le juge qui condamne les uns et libèrent les autres ne le fait pas en fonction du code criminel mais en fonction de ses opinions politiques.

C'est ça les tribunaux politiques!

Me Claude Wagner s'est fait élire en promettant une lutte sans merci à la pègre. A peine élu, Me Claude Wagner a donné ordre de faire une lutte sans merci à tous les indépendantistes qui essaieraient de manifester à Québec au passage de la reine.

Cette attitude de Me Wagner n'est d'ailleurs pas accidentelle. Toutes les réformes qu'il propose pour faciliter le travail de la police contre la pègre, ne lui serviront nullement à poursuivre les criminels de droit commun mais à perquisitionner plus facilement chez les indépendantistes et à les arrêter plus facilement si on les soupçonne le moindrement d'"activité subversives ". Le vice, le vol, le crime organisé ont beaucoup moins d'ampleur dans la province qu'au temps où le chef Robert fut placé à la tête de la police de Montréal.

Les vagues de crime auxquels on veut nous faire croire visent à détourner l'attention de la population de problèmes beaucoup plus importants, elles visent à créer le climat psychologique nécessaire pour que la police soit justifiée de transgresser la charte des droits de l'homme et cela, contre les indépendantistes.  Me Wagner l'a d'ailleurs déjà déclaré : «Les libertés individuelles passent après le bien commun».

Et alors, Me Wagner, le bien commun, c'est la reine n'est-ce pas?

D'ailleurs, la police a déjà commencé à «se politiser» si l'on peu dire.

Quand Frank Cotroni ou Hal C. Banks sont arrêtés, toutes les procédures qu'exigent la loi sont scrupuleusement suivies. On ne refuse jamais à ces messieurs les services de leur batterie d'avocats. Mais quand Pierre Jean-Baptiste qui est indépendantiste, qui lit "Parti Pris" et étudie la sociologie à l'université est soupçonné d'avoir chez lui de la dynamite, un mandat de perquisition suffit pour l'arrêter et l'interroger sans qu'il puisse communiquer avec son avocat. Et si par malheur, il porte la barbe, le sort qu'on lui réserve lui fera regretter longtemps la sensation du rasoir sur la joue.

A Québec, les "tontons-matraques " n'étaient pas là pour protéger la reine.

On s'est prévalu du climat psychologique qu'avait créé la peur d'un attentat pour multiplier les forces policières. La tribune était trop belle pour les indépendantistes. Jamais, il n'y avait eu autant de journalistes, tant de photographes, tant de caméras de télévision pour retransmettre à travers le monde, une manifestation indépendantiste. Cette manifestation ne devait pas avoir lieu. A cinq contre un, la police vînt rapidement à bout de ceux qui n'exprimaient pas l'opinion des hommes au pouvoir.

Enfin, on ne peut passer sous silence, l'aberration de nos représentants à Ottawa. C'est le peuple qu'on matraque dans les rues de Québec. C'est à la reine qu'on pense de s'excuser pour le léger inconfort que ce spectacle aurait pu lui causer.

Cynique !

Mais tout cela est parfaitement normal.

L'aberration des députés qui songent à l'institution plutôt qu'aux gens qu'ils sont supposés représenter, le procureur général qui cherche à faire respecter l'ordre établi plutôt que l'ordre, les tribunaux politiques, la police politique, les dossiers que tient la "police montée" sur tous les chefs socialistes et syndicaux du pays, les téléphones qui sont tablés au mépris de la loi, les arrestations illégales, le début des tortures, en somme, le pouvoir qui recourt à toutes les forces disponibles, tout cela est parfaitement normal quand un régime s'écroule!

Et il y en aura d'autres "samedi de la matraque"! Des beaux bâtons comme ça puis des beaux casques comme ça, c'est fait pour durer!

- Serge Ménard, Edito, Le Quartier Latin, 20 octobre 1964, page 4.

* * *

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